(à Monsieur Michel Bret)
Bonjour,
Je vous cite : « … la création artificielle ne saurait exister en dehors de l’autonomie du système. Le créateur du système est donc amené à abandonner toute velléité de contrôle sur son œuvre » ( votre article « Création artificielle », in
Blog des Algoristes)
Vous posez là
le délicat problème de la place du sujet dans les œuvres d’art. Dans ce qu’on appelle l’Art contemporain cette place est carrément despotique : toute œuvre est créée en termes de décisions
individuelles, suivant l’antique démarche de type heuristique, et selon la conviction que l’origine de l’art ne réside que dans l’artiste dont l’ego surdimensionné prend le pas sur toutes les
autres déterminations.
A l’opposé de
cela, pour se libérer des codes qui habitent le contexte de la création contemporaine, la pensée algoriste propose des constructions systématiques, des structures douées d’autonomie et je suis
bien d’accord avec vous pour affirmer que cette autonomie du système doit être respectée. Ses applications ne doivent être en aucune manière modifiées par quelque intervention que ce soit
de la subjectivité de l’artiste.
Ainsi
l’œuvre-système, de par son autonomie devient un objet de perception parfaitement objectif.
Après
l’autonomie & l’objectivité, une troisième propriété distinctive des œuvres-systèmes, tout au moins de certaines, est cette faculté
extraordinaire de se dérouler dans un temps infini. Une distance de plus en plus grande s’insère alors entre le sujet créateur du système & l’œuvre « in progress » A mesure de ce
déroulement héraclitéen (« tu ne peux voir deux fois la même forme car ce sont toujours des formes nouvelles que le système génère pour toi ») s’opère un progressif oubli du sujet par
le basculement de l’œuvre sur le versant de l’objectivité quasi-totale. A l’horizon de ce processus sans terme qui bouleverse toutes les catégories de perception, est-on en présence d’œuvres d’artistes ou de travaux d’ingénieurs ?
Les instances
de qualification culturelles, musées, galeries, lieux d’art, commissaires d’exposition, etc. en décideront, à leur manière, qui ne sera pas forcément la nôtre.
Quant à moi,
je pense que le sujet ne doit pas être éliminé mais déplacé, dans le processus de création d’un lieu vers un autre. Dans cette nouvelle
configuration, le sujet créé le système, le système créé l’œuvre, & enfin le sujet peut intervenir à nouveau pour sélectionner dans l’infini de l’œuvre quelques instants privilégiés. Mais il
ne modifie pas la forme extraite, il l’accepte dans sa totalité, ou il la rejette telle quelle. Sur ce complément de monde que le système engendre, il a simplement exercé un jugement et le
jugement qui dicte un choix n’est-il pas à l’origine de toute démarche artistique ? Il sait que le système, à l’instar d’un alter ego, mais infiniment plus performant que lui, a produit des
effets qu’il n’aurait pas trouvé tout seul, qu’il n’aurait pu imaginer dans ses détails. C’est dans ce dépassement du sujet par le système que réside l’essentiel, me semble-t-il, de la démarche
algorithmique, dépassement ne voulant pas dire abolition.
Mon logiciel
« EXPLORER » (voir le Blog des Algoristes, page 6 ) n’a pas été créé pour donner existence à mes conceptions mais à l’inverse ces dernières me sont venues à posteriori, comme
interprétations des possibilités de cette nouvelle entité phénoménologique. Il a été programmé à partir de ma thématique picturale antérieure dont il est comme une synthèse & une
généralisation.
Il peut fonctionner en tant que spectacle visuel, à chaque moment nous faisant voir quelque chose & nous promettant autre chose à
voir ; sa nature étant un perpétuel devenir. Mais aussi il peut jouer le rôle d’une espèce de réservoir de formes, mais inépuisable puisque sans commencement ni fin, dans lequel je sélectionne des moments qui font ensuite l’objet d’impressions numériques sur des supports divers. La nature de ces dernières n’est plus le devenir mais
l’être. Et dans la mesure où elles sont des couleurs sur un support, elles redeviennent des peintures abstraites, après un long détour conceptuel qui les a déterminées autrement.